Gouvernance, données et innovation : le triptyque gagnant du One Health à l’africaine

Si l’approche « Une seule santé » semble parfois théorique en Occident, l’Afrique, et particulièrement le Sénégal, en a fait un laboratoire grandeur nature. Entre leadership politique, exploitation des données spatiales et production locale de solutions, le continent avance ses pions. Décryptage à travers les interventions percutantes de plusieurs experts réunis en prélude au sommet de Lyon.

images ONE HEALTH

L’un des principaux freins au déploiement du One Health est souvent le cloisonnement des ministères. Le Sénégal a choisi de briser ce mur en plaçant son dispositif sous l’autorité directe du Premier ministre. Dr Adjaratou Diakhou Ndiaye, secrétaire permanente du Haut Conseil national de la sécurité sanitaire One Health, détaille : « Notre cadre institutionnel associe l’ensemble des secteurs – santé humaine, animale, environnement – mais aussi la société civile, le secteur privé, les universités, les forces de défense et même les organisations professionnelles. C’est une gouvernance collaborative et intersectorielle. »

Pr Ibrahima Seck renforce cette analyse : « Le Sénégal est considéré comme un pays pionnier en Afrique de l’Ouest. Dès 2017, nous avons institutionnalisé cette approche. Notre force, c’est la volonté politique forte. Mais notre efficacité reste limitée par des contraintes opérationnelles et financières. » Le défi, aujourd’hui, est de transformer ce bel édifice institutionnel en résultats tangibles sur le terrain, grâce à un financement durable et une meilleure coordination.

Des satellites pour anticiper les crises

L’un des angles morts du One Health est souvent la faiblesse des systèmes d’alerte précoce. Dr Naledzani Mudau, de l’Agence spatiale sud-africaine, apporte une réponse technologique concrète : « Grâce aux images satellite, nous pouvons cartographier les habitats, même informels, et identifier les zones exposées aux vagues de chaleur ou à la mauvaise qualité de l’air. Ces données permettent aux décideurs de cibler les interventions avant que la crise ne survienne. »

M. Gerry Gimaiyo (Fondation Rockefeller) ajoute une dimension politique essentielle : « Aujourd’hui, les données climatiques et sanitaires sont cloisonnées. En intégrant ces informations – par exemple via des desks météo-santé déjà opérationnels au Sénégal, au Kenya ou en Afrique du Sud – nous pouvons passer de la réaction à l’anticipation. Mais nous sous-estimons largement l’impact des vagues de chaleur sur la santé parce que nous ne le mesurons pas. Or, ce que nous ne mesurons pas, nous ne le finançons pas. »

Produire localement pour exister

Le troisième pilier de la stratégie africaine est la souveraineté sanitaire. Pr Issakha Diallo est sans détour : « La pandémie de COVID-19 a révélé notre dépendance inacceptable aux importations de médicaments et de vaccins. L’Afrique produit moins de 20 % des médicaments qu’elle consomme. »

Sa solution : l’« innovation frugale ». « Nous avons besoin de solutions simples, robustes, peu coûteuses et réparables localement. Cela passe par des diagnostics portables, la télémédecine via mobile, et l’intelligence artificielle formée sur nos propres données. » Il appelle à former des « innovateurs sanitaires » dans les universités, et non plus seulement des cliniciens, pour endiguer la fuite des cerveaux.

Pr Francine Toumi abonde : « La souveraineté sanitaire ne se décrète pas. Elle se co-construit dans nos laboratoires, nos universités et nos politiques publiques. L’Afrique ne doit pas être un éternel consommateur. »

La leçon venue du Kenya : co-construire avec les communautés

Enfin, aucune politique ne réussit sans l’adhésion des populations. Pr Salome Bukachi raconte une histoire éloquente : « Lors de l’épidémie de fièvre de la Vallée du Rift en 2006, le gouvernement kenyan a interdit de consommer lait et viande. Mais pour les communautés pastorales, c’était leur seule source de nourriture et de revenus. Ils ont continué. L’intervention a échoué. »

La leçon est claire : « Rien pour nous sans nous. » Les communautés doivent être associées dès la conception des programmes. Les jeunes et les femmes, souvent marginalisés, doivent avoir une place centrale. « Les jeunes utilisent la musique, les défilés de mode, les sports pour sensibiliser leurs pairs. C’est une force que nous devons systématiquement intégrer », ajoute-t-elle.

l’Afrique, laboratoire d’un One Health pragmatique

À quelques jours du sommet de Lyon, les experts africains apportent une conviction forte : l’approche « Une seule santé » ne peut plus se contenter de discours. Elle exige un leadership politique au sommet, des outils technologiques pour anticiper, une production locale pour ne plus dépendre, et une inclusion réelle des communautés pour que les mesures soient acceptées. Le Sénégal, le Kenya, l’Afrique du Sud montrent la voie. Reste à convaincre les bailleurs et les États de transformer ces expériences prometteuses en politiques à grande échelle.

Megan Valère SOSSOU